Froncer

novembre 04, 2014

Le souci nous habite. Le souci en nous ne dort jamais. Il se tourne, se retourne, nous froisse.

Il se plaint qu’il n’y voit pas assez clair. Il se plaint qu’il y a trop de lumière. De l’intérieur il tire des fils, pour tenter de régler tout ça, filtrer tout ça.

Il tire des fils, toute notre peau réagit comme rideau à galon fronceur. On se retrouve avec une tête à plis, un genre de fenêtre bourgeoise encadrée de voilages compliqués, grisâtres, qui ne laissent passer le jour qu’avec parcimonie.  Notre front en corniche s’affaisse indéfiniment sous le poids de lourds velours mous, qui théâtralisent nos préoccupations. Nous sommes une sorte de scène de théâtre à l’italienne à l’ouverture de l’Acte I, moins l’opulence (On sait de plus que ce n’est plus dans ce genre de scène qu’on joue les grands drames, seulement les pièces de boulevard, où le tragique, comme le comique, est toujours de répétition).

Notre souci tire des fils, dans sa lutte incessante contre la lumière, contre la noirceur ; il appelle ça : réfléchir.

Sa lucidité nous rend sombre.

 

 

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Subir

octobre 30, 2014

Toutes ces fois où l’on ne se fatigue pas à présenter un visage complet à son interlocuteur. On se limite seulement à quelques fonctions communicationnelles de base pour demander/obtenir : une baguette de pain s’il vous plaît, passe-moi le sel, allez vous laver les dents. On peut passer toute une journée comme ça, sans plus de visage que ça. On peut très bien s’en contenter pendant des jours entiers.

Les yeux, deux écrous sur lesquels visser les perceptions utiles. Tout ce qui n’a pas le bon pas de vis n’y rentre pas – c’est aussi simple que ça.

La bouche, un distributeur de paroles, numéroté de 1 à 599 comme à la sécu ou à la poste. C’est fendu à la hâte pour débiter les tickets, ça ne s’ouvre pas plus que nécessaire, rien n’est prioritaire.

On peut rester avec ce visage là plus longtemps qu’avec les autres. Dans l’inox poli des ascenseurs de bureau, on le regarde, on s’y reconnait très bien. On s’y reconnait très bien comme absent à soi-même, et alors, la belle affaire? Car c’est le visage de cette idéologie qui veut que quand rien n’est en trop, c’est donc que rien ne manque.

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Rugir

octobre 27, 2014

Ce n’est jamais quelque chose de posé dessus, ce qu’on voit réellement d’un visage. Bien sûr si on n’y prête garde on ne voit que le plâtre. On voit la peau comme du plâtre et les dizaines de muscles faciaux raidis pour signifier des choses simples à comprendre. On voit ça, un visage qui sourit, un visage pas content, un visage préoccupé, on voit ça qu’on croit qui échappe à celui qui le porte, ce visage, mais c’est encore quelque chose tenu en laisse.
Et puis il suffit d’être inattentif un peu à tout cela qui se manifeste si facilement, et apparait alors autre chose. Et pour soi c’est pareil. Maquillage et expressions de circonstances s’effritent vite, on fait ce qu’on peut, mais ça tombe comme crépi. En dessous vivent d’autres forces qui n’ont pas les mêmes noms. Elles agissent, elles sont prêtes à agir.

Il n’y a pas de méchanceté là-dedans, pas de colère non plus, seulement une joie qui ne se sait pas féroce, et qui est prête à bondir.

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Frémir

octobre 17, 2014

 

Et soudain la sensation d’être vulnérable. Et que cela n’enlève pas la faim.

Il faut se frayer un chemin entre la peur et la faim. Moins qu’un chemin, car : se nourrir suppose l’arrêt, survivre impose de fuir. Tout l’être est tiraillé – il faut pouvoir se poser – ça peut venir de tout côté.

Alors on habite un suspens agile, une immobilité prête à détaler, un séjour sur ressort. La tête que ça nous fait a quelque chose de concentré, centrifuge, sensible de partout et si peu compréhensif.

Nos réponses sont seulement des réflexes.

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Par delà les sorts

octobre 15, 2014

L’humanité de notre visage est toujours incertaine. C’est quelque chose maladroit malaxé dans la glaise des joues, un rien et ça bascule autrement, ça ne ressemble pas à ce qu’on ne saurait définir autrement que par cela, une reconnaissance, ça ne trouve pas l’entrée dans ce cercle étrange qui ne connait pas son rayon.

On reste au bord de l’humain, on oscille entre fée et crapaud.

Ce qu’on inspire on ne saurait le dire, crainte, répulsion, sentiment de trop de compréhension et de trop peu d’implication, ou bien peut-être tout autre chose, bouffonnerie pure et simple, on a sur le visage quelque chose de monstrueusement pas assez sérieux pour en faire partie.

Tout dépend alors du baiser qui nous attend, tout dépend de la confiance donnée par delà les sorts.

 

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Dur comme fer

octobre 13, 2014

Parmi les visages que l’on se découvre au matin devant miroir, il y en a de plus humains que d’autres, mais on ne sait jamais lesquels. Nos masques de sérieux, nos masques d’inquiétude sont-ils plus humains?

Nous nous cachons les dents. Ce qu’elles ont de tranchant, nous ne l’exprimons plus que par les yeux, et nous pensons que c’est le seul regard possible. Devant miroir, nous sommes à nous-mêmes un effet de réel dont nous n’arrivons pas à nous départir.

Tout ce qui ne se range pas perpendiculaire à notre regard droit sur les choses nous gène et nous irrite. La fantaisie s’enkyste à nos bords comme un cil en bataille entravé dans sa pousse, devient cette minuscule pupille aveugle et décalée qui nous trahit, nous qui croyons dur comme fer à la lucidité

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Sourire

octobre 10, 2014

Il y a ces jours d’indolence, où l’on regarde les choses comme du dehors. Notre place est un coussin, un fauteuil, une branche d’arbre : tout endroit hors l’arène.

On s’installe, on regarde l’arène.

Mais qui est spectateur, qui fait spectacle? A force de rester là devant ce qui s’agite, on est un point d’inaperçu qui devient très sensible. Une photographie à très longue pause prise dans un salon de réunion de famille, où le chat repose sur le canapé : à la restitution ne restera des gestes humains que quelques trainées de couleur venant brouiller les motifs du papier peint, et au milieu de l’image, les contours très définis du chat, à pouvoir lui compter tous ses poils de moustache.

On regarde l’arène, mais on n’est pas du genre à sauter sur son siège, à battre des mains et vociférer, et c’est pour cela qu’on devient visible. Quoi faire alors? Rien. On reste coi, comme si on n’avait jamais appris à rien articuler. On peint seulement sur ses lèvres un sourire de Joconde, ou à défaut, celui du chat de Cheshire, ou n’importe lequel des jeux de commissures qui font qu’on n’est sûr de rien en les regardant, est-ce ironie, est-ce bienveillance amusée, est-ce même seulement tendresse, ou encore, oscillation entre désir de rejoindre le jeu, ou souhait de disparaitre plus encore, en laissant à ceux qui nous regardent notre seul sourire comme énigme, comme caution.

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Gober

octobre 08, 2014

On cherche parfois à s’inventer un nouveau visage. On se regarde avec toujours ce même nez au milieu de la figure et plus ou moins de fatigue autour : on voudrait voyager. C’est manquer d’imagination. Des visages nous en avons tant, qui affleurent à la peau sans qu’on leur demande rien, puis s’éclipsent au moment où l’on pensait s’y habituer. Ce sont des îles volcaniques, brutalement émergentes, primitives, et on ne sait pas comment les cultiver. Ensuite on croit qu’elles vont durer toujours, on se trompe. Ce sont des îles, submergées progressivement par d’autres flux d’émotion, ou bien s’écroulant d’elles-mêmes. Dans les deux cas il faut les déserter bien vite, si l’on veut survivre. On ne fait aucun effort pourtant, un visage de remplacement est toujours là avant qu’on y pense, qui s’impose, comme seuls les refuges s’imposent. Refuge oui, et pourtant on est toujours tout nu dans son visage.

(Un visage, et surtout le sien propre, est une chose du monde qui ne peut se regarder qu’intérieurement)

Parfois on se retrouve avec un visage beaucoup plus vieux que soi. Il en sait moins, il en sait plus, c’est indécidable. Ce qui est sûr : il vient du fond des âges et il en a vu d’autres. Sa stupeur désabusée nous accompagne, on ne se sent ni plus con ni plus sage, et surtout pas plus avancé, car c’est un visage immobile. On laisse le monde venir à soi comme une mouche affolée, on le gobe, on digère, on n’en fait pas toute une affaire.

 

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Ceci est possiblement le premier texte d’une série, car je ne sais pas ce qui m’a pris, je me suis mise à dessiner des trucs

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Ouvrir

septembre 22, 2014

J’attendais que ça s’ouvre : j’avais le nez sur mon téléphone, à regarder tourner sur l’écran la roue de téléchargement des messages, à m’absorber pour un bref moment dans ce vide circulaire de l’écran en devenir, quand il m’a tapoté gentiment l’épaule.

J’ai mis un moment à accommoder, entre le vide de ma tête et le sourire de la sienne, puis j’ai vu le visage de l’ami.

A la personne qui l’accompagnait il m’a présentée en parlant de mon travail d’écriture. De fil en aiguille, il en est venu aux mains, mais d’une façon contraire à l’expression consacrée, il en est venu avec des mots très doux et élogieux aux mains que j’avais écrites dans le métro, puis il en est venu à la sienne : « au fait, tu as vu comment elle est maintenant? ».
De fil en aiguille, je reprenais le cours de son histoire à lui,  en voyant sa paume toute recousue, et sa tentative un peu douloureuse de transformer une cicatrice en trophée, par souci de ne pas se faire plaindre.
Je ne l’avais pas encore vue, sa main d’après l’intervention. Il ne l’avait pas encore vue, ma tête d’après ces mois, douloureux aussi, où intérieurement quelque chose s’est déchiré qu’il a fallu recoudre autrement.

Nous étions debout dans la rame, c’était compliqué, c’était difficile de lui demander s’il acceptait que sa main rejoigne les autres déjà écrites (toujours la peur de céder à la tentation du trophée).

J’ai fini par demander, j’ai pris la photo n’importe comment, avec les doigts sortant du cadre, pour s’arrêter on ne sait pas bien quand. Ça lui fait une bien grande paume, tout un paysage d’anciennes batailles.

Il m’a dit : tu vois, j’ai une nouvelle ligne de vie à présent. Et c’est vrai : parfois quelque chose de nouveau nous traverse, partant orthogonal à ce qui nous accompagne nativement, et cette blessure nécessaire est ce qui nous permet de garder la chance d’avoir les mains ouvertes.

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Pas perdu (pour tout le monde)

septembre 10, 2014

Passant, ou bien passante, tu passes par là,  difficile de savoir où tu en es puisque seulement tu passes, toi-même tu ne sais pas très bien, d’ailleurs on en est tous là.

Tu passes, ton regard s’occulte de tout ce qui aujourd’hui va t’occuper. Tu ne sais pas où tu en es mais tu sais ce qui te requiert. Tu ne sais pas que c’est ce qui te requiert qui t’égare.

Tu ne sais pas où tu en es mais tu traces, c’est-à-dire, tu vas vite à te délester. Si bien qu’en toi ça finit par sembler vide, du moins tu n’y vois pas grand chose. Ta pensée devient grise et borgne de ne plus savoir ce qui la nourrit, et n’accepte plus de ce qui vient que la lumière avare et informe du réel tel qu’il doit être.

Tout ça c’est bien cadré,  tu ne sais pas où tu en es mais tu sais passer vite vers ce qui te requiert.

Et puis, comme par inadvertance, quelque chose te retient, quelque chose te revient, qui pourtant ne t’appartient pas. Quelque chose qui ne sert plus à rien, un souvenir dépareillé, l’idée de sauter à cloche-pied, n’importe quoi : tu sais, parfois ça se joue à des détails.

Dans la rue tu passes, et c’est comme si tu faisais tes premiers pas.

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